Oh Boy

Le cinéma allemand est en pleine forme. L’occasion nous est donnée de découvrir quelques films allemands en avant-première au Festival du Film Allemand de Paris. Nous n’allons pas nous en priver. La cérémonie d’ouverture présentait Oh Boy le premier film de Jan Ole Gerster. Largement autobiographique, il retrace une journée de la vie de Niko (Tom Schilling), un trentenaire paumé, ayant largué ses études et souffrant d’un complexe d’infériorité vis-à-vis de son père bourgeois. Alcoolique, Niko ressemble étrangement à Anders d’Oslo, 31 août, même personnage en proie à une addiction en réaction à un monde qu’il ne comprend pas (Anders était toxicomane). C’est toute sa mélancolique qui perce tout au long de cette journée à l’instar de celle d’Anders dans les rues d’Oslo. De rencontres en rencontres, Niko croise une foule de gens avec lesquels il peine à communiquer. Le fil rouge du film est enfantin mais il donne le ton ironique de cette tragédie déguisée, Niko veut boire un café, il n’y parvient jamais. C’est la réponse de la société à une question simple qui le condamne à boire de l’alcool.

Comme Anders dans Oslo, 31 août, le mal-être du personnage voyage dans les rues d’une ville, ici Berlin qui n’est nullement idéalisée par le réalisateur, au contraire d’un Woody Allen par exemple tant le cinéma de Jan Ole Gerster semble user du même genre cinématographique et du même ton pour traiter des phénomènes sociaux et les névroses qui s’en détachent. C’est sa vision plus nuancée et plus sombre qui imprime au film un air beaucoup plus profond que les récentes escapades européennes d’Allen. Pour illustrer le cheminement de son personnage le réalisateur choisit aussi le noir et blanc, jonction idéale entre le passé refoulé de l’Allemagne et une époque non définie, contemporaine certes, mais également passée sous le filtre critique, et sans époque, de Niko. Comme Anders le city-trip démarre par un réveil auprès d’une femme, comme Anders il trouve du réconfort chez un ami avec lequel il partage ses addictions et qui finit par l’abandonner au milieu de la nuit, comme Anders il se perd dans cette dernière et rencontre une femme qu’il ne désire pas vraiment, comme Anders toujours il se prend la tête dans une conversation stérile avec un représentant de l’administration, un employeur dans Olso, ici un psychiatre censé juger son état de sobriété. Même réaction épidermique à l’autorité.

La ressemblance entre les deux films est vraiment troublante mais c’est dans le ton et la mise en scène que Gerster prend ses distances avec la préoccupation qu’il partage avec Joachim Trier(réalisateur d’Oslo, 31 août). A la mélancolie racée du film norvégien, le cinéaste allemand préfère l’ironie et c’est en cela qu’il se rapproche de Allen que nous citions plus haut. Le film est découpé en autant de scénettes hilarantes sur l’incommunicabilité des êtres humains. Il y a du Tati dans cette étude des mœurs. Tom Schilling incarne le personnage avec une rare acuité et une véritable finesse. Désabusé, il parvient à densifier sa réaction au monde qui l’entoure d’un cynisme doux. Il ne juge pas, il accepte tout ce qui lui arrive et y répond comme n’importe qui de normal le ferait, n’importe qui dénué de masque et d’ambition sociale. Largement sombre, la tragi-comédie excelle à dépeindre la société allemande et égratigne au passage toutes les classes. Et comme toutes les scènes sont d’excellente qualité, elles impriment donc un rythme badin à l’ensemble. Pour couronner le tout, la musique jazzy et délicieusement rétro souligne la finesse de la mise en scène et la cohérence du découpage.

Là où le film prend une dimension encore plus impressionnante c’est dans le courage qu’il affiche au moment de confronter la jeunesse paumée berlinoise aux souvenirs funestes de son passé dans une psychanalyse de comptoir (littéralement). Tout homme étant lié à son histoire, Niko rencontre à la fin de la journée un vieil homme dans un bar. Passablement imbibé le vieux évoque la Nuit de Cristal, prémisse de la Shoah qui vit les berlinois saccager les magasins juifs quand ils ne tuaient pas leurs propriétaires. Après avoir expié son péché en le confiant à Niko, celui d’avoir encore enfant répondu à l’exigence populaire en jetant une pierre dans une vitrine comme son père le lui demandait, l’homme s’effondre dans la rue. La transmission du passé a été effectuée mais elle laisse le trentenaire aussi fragile que la veille. La nuit s’achève à l’hôpital puis dans un bar au petit matin où dans une tasse de café sombre, Niko va sans doute envisager la simple question de l’existence et de sa finalité comme l’avait fait avant lui Anders dans Olso, 31 août. Joachim Trier avait répondu douloureusement à la question. Plus enjoué que lui, Gerster préfère l’éluder et nous offrir une fin ouverte. Un cinéma aussi précieux que rare qui crée de véritables personnages et pas des archétypes au service du scénario et qui offre une vision du monde singulière et pessimiste mais amenée avec charme. La mise en scène est à l’image de l’histoire, raffinée et avec une certaine hauteur de vue.

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