THE MASTER

En se posant comme une des valeurs sûres du cinéma d’auteur américain, le réalisateur de « Magnolia » et du plus récent « There Will Be Blood » franchit un nouveau cap avec « The Master » . Dans ce nouveau film, Paul Thomas Anderson s’attèle une nouvelle fois à analyser les comportements humains en abordant habilement la thématique de la secte.


Synopsis : Freddie, un vétéran, revient en Californie après s’être battu dans le Pacifique. Alcoolique, il distille sa propre gnôle et contient difficilement la violence qu’il a en lui… Quand Freddie rencontre Lancaster Dodd – « le Maître », charismatique meneur d’un mouvement nommé la Cause, il tombe rapidement sous sa coupe…


Ce qui fait la force de « The Master », c’est avant tout son regard singulier sur le monde et sur les personnages qui l’habitent. Le film ne se laisse jamais enfermer dans des codes et parvient à surprendre à chaque péripétie. Dès la première scène, un plan large sur l’écume de la mer après le passage d’un bateau marque la naissance d’un héros. Cette scène se répète après chaque échec dans le processus d’intégration du héros dans la société, comme si sa vie était marquée par un retour inexorable vers un énième recommencement.

Ce sentiment est très vite éclipsé lorsque le héros embarque sur le bateau du mouvement « La Cause », symbole pour lui d’une issue vers son acceptation au monde. Le centre de l’intrigue repose sur la relation entre Freddie (Joaquin Phoenix) et Lancaster Dodd (Philip Seymour Hoffman), « le maître ». Une relation qui ne cesse d’évoluer en gardant une dimension inattendue jouissive. C’est cette rencontre qui détermine toute l’évolution du récit, la rencontre entre l’homme (Lancaster Dodd) et l’animal (Freddie). Atypique, le personnage de Freddie est rejeté de la société où il peine à trouver sa place. Son seul salut, il le trouve en la personne de Lancaster Dodd, leadeur d’un mouvement nommé « La Cause ».

Leurs différents tête-à-tête donneront lieu à chaque fois à de grands moments de cinéma. Par exemple, la séance de psychanalyse qui alterne champ contre-champ et dans laquelle les deux personnages se répondent avec une violence inouïe, cet entretien témoigne de l’absolue maîtrise du metteur en scène dans son processus d’analyse du fonctionnement des rapports humains et du fonctionnement d’une secte. Le cinéaste livre un regard implacable et dramatique sur l’Amérique d’après-guerre, un état en proie aux difficultés.

Entre un personnage en perdition joué par Joaquin Phoenix et un autre à la recherche d’esprit fragile pour agrandir son « mouvement », le film axe son propos sur la dépendance. Cette relation ne va cesser de se transformer tout au long du film, jusqu’à même inverser le rapport de force et la dépendance entre les deux personnages. La posture iconique campée par « Le Maître » en début de film laisse peu à peu entrevoir ses failles à mesure où la relation élève/maître tend à s’intensifier.

La femme de Lancaster Dodd interprété par Amy Adams demeure le personnage sombre du film. Les scènes où elle apparaît donnent l’impression d’un personnage qui tire les ficelles et qui contrôle tout. Même si Paul Thomas n’explicite pas totalement cette hypothèse, la fin du film démontre bien que le rapport de force entre le « Maître » et Freddie s’est inversé tout comme la dépendance.

Paul Thomas Anderson n’a de cesse durant tout son film de questionner la nature humaine. À travers l’analyse psychanalytique de Freddie, le cinéaste dépeint alors un caractère hors norme à tout point de vue. En un peu plus de deux heures, le réalisateur réussit un instaurer une ambiance à nulle autre pareille, mêlant amour, méfiance et admiration en jonglant entre errance et affabulation.

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Portée par une audace remarquable, « The Master » joue de variations rythmiques et d’un récit déconstruit pour toujours aller de l’avant. La mise en scène dans son ensemble est un véritable bijou, entre travelings lents et multiples et plans-séquences somptueux, tout est mis au service des personnages.

La manière dont Paul Thomas Anderson filme ces personnages est représentative de la teneur de son propos. Le traitement de l’image et du son sont au service du fond. À ce propos, la performance de Johnny Greenwood pour la bande-son est incroyable, elle subjugue tant et si bien qu’elle réussit à envoûter la globalité de l’œuvre.

Élégante, captivante et parfois dérangeante, la mise en scène de ce long métrage fait passer le spectateur par tous les stades. Preuve que le cinéaste ne recule devant rien pour prouver sa suprématie, l’utilisation du 70 millimètres, un format passé de mode qui participe à l’émancipation et à la magnificence de l’œuvre. Salué par le prix de la meilleure mise en scène à la Mostra, « The Master » jouit d’une ambiance et d’une profondeur visuelle indéniable.

La reconstitution de l’ambiance des années 1950 passe aussi bien par les décors que par la prestance des personnages, un défie ô combien réussie au vu de l’ensemble de l’œuvre. Grâce à une réalisation maîtrisée, Paul Thomas Anderson propose une forme à la hauteur de son fond. Certes, le film n’est pas d’une grande accessibilité et manque de rigueur dans son développement, cependant, le véritable enjeu de ce film ambitieux est de retranscrire la relation entre deux hommes sur le papier complètement opposé, mais qui s’annihile l’un l’autre.

Grâce à une qualité de cadrage, le réalisateur réussit à faire ressentir la posture de chaque personnage les uns par rapport aux autres. « Le Maître » est toujours au centre de l’image comme s’il jouissait d’une posture impeccable.

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« The Master » signe avant tout la rencontre entre deux immenses acteurs. D’une part, Phillip Seymour Hoffman qui officie comme le charismatique gourou d’une secte et d’autre part Joaquin Phoenix qui campe le rôle d’un vétéran de retour de guerre, un personnage alcoolique, obsédé sexuel et dénué de tout sens commun.

C’est cette rencontre hors du commun qui va articuler l’évolution du récit. Les deux acteurs ont d’ailleurs été récompensés de la coupe Volpi du meilleur acteur lors de la dernière Mostra de Venise. Chaque face à face entre les deux protagonistes est différent et marque une nouvelle évolution dans leur relation. D’élève à maître à une relation père/fils en passant par une passion incommensurable, il est impossible de cerner le véritable lien entre les deux protagonistes.

Accompagné par une Amy Adams énigmatique, le groupe forme une véritable famille autour du personnage de Freddie. L’aspect communautariste de la secte est aussi accentué par cette impression de toute puissance psychique du « Maître » sur ses ouailles. D’abord cobaye puis second du « Maitre », Joaquin Phoenix endosse toutes les facettes de son personnage avec une profondeur magistrale. Au début de l’intrigue, le personnage interprété par Phillip Seymour Hoffman se pose comme le rassembleur, un statut iconique de gourou qui reste cependant très subtile dans l’ensemble de l’œuvre.

La performance de ce dernier est incroyable de réalisme, l’acteur entre dans le rôle d’un homme à la fois professeur qui cherche à expliquer le sens du monde et la condition de l’homme, mais aussi d’ecclésiastique prêchant la bonne parole. Totalement ancré dans son personnage voûté et passionné, l’acteur réussirait presque à nous convaincre d’entrer dans sa secte.

Joaquin Phoenix, habité par le rôle de Freddie. Une performance hors norme qui rappelle à quel point l’interprète est talentueux.

Avec ce nouveau long métrage, Paul Thomas Anderson signe le film le plus captivant de sa jeune carrière. À la fois innovant et imprévisible, le cinéaste use une nouvelle fois des mêmes procédés pour asseoir son propos. « The Master » est à n’en pas douter une œuvre envoûtante, électrique, quasi-sensuelle qui ne se laissera pas facilement approcher.

Véritable objet d’art où la musique et l’image fusionnent admirablement, « The Master » signe une continuité dans le travail du réalisateur. Mêlant ambition et savoir-faire, ce nouveau long métrage possède des instants de cinéma que peu de films peuvent se targuer de posséder. Le film est à l’image de la confrontation entre deux génies du cinéma, Joaquin Phoenix et Phillip Seymour Hoffman, grandiose et métaphorique.


Note : 8,5/10

The Master

Un film de Thomas Anderson avec Joaquin Phoenix, Philip Seymour Hoffman, Amy Adams….
Drame – Américain – 2h17 – Sorti le 9 janvier 2013


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