KILL LIST

L’année 2012 aura définitivement marqué l’excellente santé du polar dans les salles obscures. Après le très bon « Bullhead » de Michael R. Roskam, c’est au tour de Ben Wheatley d’entrer dans l’arène avec « Kill List ». Après une première comédie noire intitulée « Down Terrace », le réalisateur change complètement de registre et livre une œuvre complexe, torturée et profondément singulière.


Synopsis : Meurtri dans sa chair et son esprit au cours d’une mission désastreuse à Kiev 8 mois plus tôt, Jay, ancien soldat devenu tueur à gages, se retrouve contraint d’accepter un contrat sous la pression de son partenaire Gal et de sa femme, Shen. Jay et Gal reçoivent de leur étrange nouveau client une liste de personnes à éliminer. À mesure qu’ils s’enfoncent dans l’univers sombre et inquiétant de leur mission, Jay recommence à perdre pied : peur et paranoïa le font plonger irrémédiablement au cœur des ténèbres.


Dès les premières minutes, Ben Wheatley pose les bases d’un film empreint de réalisme et de sobriété. La situation initiale n’a rien d’original, le réalisateur livre le portait d’une famille en proie aux doutes et aux problèmes financiers. Les influences du cinéma d’Allan Clark sont omniprésentes. Le cinéaste britannique offre au spectateur un voyage dans l’inattendu osant même jusqu’à un plongeon dans l’irréel et le macabre. Un film aux accents britishs indéniables tant on retrouve les ingrédients et les références des grands succès cinématographiques britanniques. La véritable force du long-métrage réside dans le mélange des genres. Ben Wheatley jongle avec virtuosité entre l’ordinaire et « l’extraordinaire » sans pour autant négliger le code narratif fixé. La scène d’introduction certes quelque peu banale présente de manière très indirecte les mécanismes qui rythmeront la suite du thriller.

Habité par un mysticisme perturbant, « Kill List » subjugue autant qu’il interroge. En effet, en bouleversant les codes établis, le réalisateur britannique mêle et entremêle une vision sociétale réaliste et dense, de suspens, des violences extrêmes, une trame mystico-sectaire et un rapport au sexuel déroutant. Cependant, le dénouement semble en deçà de l’ensemble de l’œuvre. En effet, le cinéaste multiplie, au fil de l’intrigue les pistes narratives jusqu’à se perdre totalement dans les limbes de l’incompréhension. La conclusion est choquante, intense, mais maladroite, elle marque le choc final de ce polar noir à nul autre pareil qui n’aura finalement apporté que trop peu de réponses.

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En maniant talentueusement l’ellipse narrative, Ben Wheatley imbibe l’intrigue de mystère dans le seul et unique but d’interloquer, de questionner le spectateur dans un processus énigmatique lié à l’intime des personnages. Avec aisance, le cinéaste passe de registre en registre en respectant bien le fil conducteur qu’il s’est fixé : perdre le spectateur dans le labyrinthe scénaristique. La maîtrise visuelle est indéniable et impressionnante pour un film ayant coûté moins d’un million de dollars.

La bande sonore est angoissante et construite à base de sonorités stridentes qui accentuent parfaitement les scènes de tensions. Grâce à une mise en scène soignée et maîtrisée, le spectateur est plongé dans le quotidien des deux partenaires, une descente morbide où l’horreur laisse place au dégout puis à l’incompréhension la plus totale.

Les influences cinématographiques sont nombreuses, on retrouve des similitudes avec l’aspect sociétal réaliste d’Alan Clarke (« Elephant », « Made in Britain », « The Firm »), l’ultra violence des films coréens (« Old Boy », « The Chaser », « J’ai rencontré le diable ») et une touche Tarantino pour la mise en scène et l’aspect chapitré de l’œuvre. Ben Wheatley, avec son long-métrage réussi à l’aide de la bande sonore, du montage elliptique et de la mise en scène polymorphe à proposer une œuvre tout bonnement sensorielle.

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Deux duos servent ce polar au suspense haletant. D’une part, on retrouve le couple marié formé par Jay (Neil Maskell) et Shen (Myanna Buring). Dès le début du long métrage, les deux protagonistes apparaissent sous deux visages extrêmement différents : entre amour et haine, le couple alterne scènes idylliques et crises d’hystérie. D’autre part, Jay forme un deuxième duo avec son compère de toujours Gal (Harry Simpson) avec qui il entretient une relation très fraternelle. Les similitudes entre ses deux relations sont nombreuses, entre conflit et paix il n’y a qu’un pas. Les performances d’acteurs sont maîtrisées et participent au réalisme de l’œuvre.

Malgré cette impression d’être proche du réel, on a du mal à se confronté à la psychologie des personnages. Le doute permanent qui habite l’intrigue et son évolution ne permet pas d’entrer en empathie avec ceux-ci. Une faiblesse qui aurait mérité d’être plus travaillée tant le potentiel affectif et relationnel des protagonistes semblait important.
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En définitive, Ben Wheatley livre avec « Kill List » une performance juste et maîtrisé qui ne laissera personne indifférent. Alliant parfaitement réalisme et le surréalisme, le réalisateur alterne avec talent humour noir, extrême violence en gardant un degré d’intensité inouï. Malgré un final plutôt bâclé, la force de cette œuvre réside dans son jeu des genres, une variation des registres qui parvient à déstabiliser le spectateur jusqu’à créer le doute.

Dérangeant, parfois malsain, ce long métrage largement influencé par le cinéma de genre britannique gagne son pari en allant déniché le sentiment d’incertitude vis-à-vis du réel qui demeure la clé de ce polar aux multiples visages. À la fois complexe et entêtante, « Kill List » est et restera un film original et troublant qui confirme le talent de metteur en scène et scénaristique de Ben Wheatley.


Note : 7/10

Kill List

Un film de Ben Wheatley avec Neil Maskell, Myanna Buring, Harry Simpson…
Thriller- Horreur –Britannique – 1h35 – Sorti le 11 juillet 2012
Interdit aux moins de 16 ans


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