DE ROUILLE ET D’OS

Film très attendu de la quinzaine cannoise, « De rouille et d’os », le nouveau film de Jacques Audiard a finalement été boudé par le palmarès de l’édition 2012 du Festival de Cannes. Trois ans après « Un prophète » le cinéaste français revient avec un film intense où la traversée des émotions est le fer de lance d’une œuvre profondément vertigineuse et maîtrisée.


Synopsis : Ça commence dans le Nord. Ali se retrouve avec Sam, 5 ans, sur les bras. C’est son fils, il le connaît à peine. Sans domicile, sans argent et sans amis, Ali trouve refuge chez sa sœur à Antibes. Là-bas, c’est tout de suite mieux, elle les héberge dans le garage de son pavillon, elle s’occupe du petit et il fait beau. À la suite d’une bagarre dans une boîte de nuit, son destin croise celui de Stéphanie. Il la ramène chez elle et lui laisse son téléphone. Il est pauvre ; elle est belle et pleine d’assurance. C’est une princesse. Tout les oppose. Stéphanie est dresseuse d’orques au Marineland. Il faudra que le spectacle tourne au drame pour qu’un coup de téléphone dans la nuit les réunisse à nouveau. Quand Ali la retrouve, la princesse est tassée dans un fauteuil roulant : elle a perdu ses jambes et pas mal d’illusions. Il va l’aider simplement, sans compassion, sans pitié. Elle va revivre.


Jacques Audiard est de retour, un retour qui cette année a été fait à Cannes. En effet, son nouveau film était présenté dans la sélection officielle du festival, une œuvre très attendue par la presse et le public français. Après des succès tels que « Sur mes lèvres », « De battre, mon cœur s’est arrêté » en 2005 et plus récemment « Un prophète » sorti en 2009, on attendait le réalisateur au tournant. Dès les premières minutes, le film pose les bases d’une chronique sociétale pleine d’humanité. On retrouve Jacques Audiard au meilleur de sa forme et l’on comprend qu’une nouvelle fois le réalisateur souhaite entrer dans une nouvelle dimension afin de marquer les esprits. Comme à chacun de ses films, un effet de continuité semble se dessiner. Après avoir filmé le milieu carcéral dans « Un prophète », le cinéaste s’attaque cette fois à de nouveaux êtres en perdition qui s’emploient à survivre dans un quotidien qui les détruit. Deux personnalités quasiment opposées qui finalement trouveront la force de se battre afin de redonner un sens à leur vie.

Une trame loin d’être inédite, mais qui réussit cependant le pari d’émouvoir un auditoire qui ne s’attendait sûrement pas à voir déferler une telle avalanche d’émotion. Fable d’un modernisme étonnant, Audiard réussit à extraire la beauté en exploitant une misère humaine ultra présente. Un résultat surprenant qui évite avec talent le piège du misérabilisme qui aurait été de trop dans cette adaptation du roman de Craig Davidson.

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Cependant, même si le scénario reste une des grandes satisfactions du film, on ne peut pas dire que ce soit l’ingrédient le plus savoureux de ce mélodrame lancinant. En effet, l’interprétation demeure l’attrait principal de cette œuvre à l’intensité certaine. En misant sur Marion Cotillard et Mathias Shoenaert, une valeur sûre et une étoile montante du cinéma belge, Audiard confronte deux personnages complètement opposés socialement et psychologiquement. Une confrontation marquante et chargée en émotion entre Ali, un personnage en marge et Stéphanie, une dresseuse d’orques belle à qui la vie sourie jusqu’au jour où un drame marquera une douloureuse reconstruction pour la jeune femme. On retrouve une Marion Cotillard convaincante et bouleversante, un rôle de composition qui rappelle les talents d’interprétation de l’actrice.

Loin des rôles de second couteau auxquels elle était souvent habituée, on assiste avec joie à la renaissance de la comédienne que l’on pensait avoir perdue depuis toutes ces années. Sa performance est tout bonnement saisissante, outre les effets spéciaux déconcertants qui donnent vraiment l’impression que Marion Cotillard a perdu ses deux jambes, le désespoir et le naturel qu’elle dégage font exploser la charge émotive de son personnage. Soutenu par le très talentueux Mathias Shoenaert, le duo forme la véritable attraction de ce mélodrame d’un genre nouveau. L’acteur dont on avait déjà pu entrevoir le talent dans « Bullhead » persiste et signe dans un rôle semblable. À la fois bestial et tendre, on assiste à une véritable opposition de style entre les deux facettes de ce personnage complexe. Les seconds rôles, Corinne Masiero que l’on avait déjà pu voir dans « Louise Wimmer », Bouli Lanner et le jeune Armand Verdure qui étonne par son innocence et sa justesse, participent eux aussi au bon déroulement de ce conte mélodramatique moderne.

Grâce à l’aide d’Ali, le personnage de Stéphanie se reconstruit peu à peu. Une relation intéressante entre amour et amitié qui s’axe peu à peu sur la normalité. Un détachement, une indifférence sur le drame vécu par l’héroïne qui comme par magie lui redonne la force de se prendre en main. Audiard veut faire passer son message, les hommes doivent être désintéressés pour se faire du bien, le regard « normal » que pose Ali sur Stéphanie participe ainsi à sa reconstruction. « De rouille et d’os », c’est finalement la rencontre entre deux êtres opposé qui se retrouvent grâce ou à cause des drames qu’ils ont vécus.

Une violence brut qui illustre bien cette œuvre poignante, pulsionnelle et authentique.

Mêlant à la fois des plans vertigineux et inventif à l’image de la scène où Mathias Schoenaerts, voyage collé à la bâche d’un camion le transportant vers de nouveaux horizons, il n’en reste pas moins qu’à certains moments, la mise en scène semble convenu. En variant astucieusement les plans, osant même le plan fixe et les champs contrechamps et en garantissant un mélange des genres quasi parfait, Jacques Audiard délivre une copie presque parfaite. Chaque scène déroule son lot d’émotions sans pour autant marcher sur les plates-bandes des autres, ce cinéaste a décidément le don de filmer ses acteurs comme personne. En livrant sa réinterprétation du monde, le cinéaste réussit un pari qu’il s’était fixé depuis longtemps et qu’il peinait à réaliser : émouvoir. Grâce à une photographie, un éclairage et un choix de plans judicieux, « De rouille et d’os » propose aux spectateurs une œuvre maîtrisée de bout en bout qui sublime littéralement ce mélodrame assumé.

À la fois authentique et simple, Jacques Audiard livre un long-métrage qui subjugue au fil des scènes. Rappelant à de nombreuses reprises le cinéma des frères Dardenne, le film conquiert au fil des minutes une autre identité, plus propre au cinéma d’Audiard. En plaçant le spectateur au milieu de cette trame dramatique, le réalisateur réussit sans peine à nous faire entrer en empathie avec des personnages paumés qui séduisent autant qu’ils peinent. Une perspective nouvelle dans un cinéma français à la recherche de nouveauté, un renouveau dont Jacques Audiard peut se targuer d’être le digne représentant.

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Émouvoir sans en faire trop, c’était le pari risqué qu’a tenté Jacques Audiard. Un pari relevé avec brio tant le résultat final étonne et séduit. Le cinéaste a réussi à trouver l’équilibre parfait pour mettre en scène ce conte moderne gorgé d’authenticité. Véritable modèle d’adaptation, Audiard prouve une nouvelle fois son talent de réalisateur par le biais d’une mise en scène soignée et d’une minutie à nul autre pareil. Avec « De rouille et d’os », on observe une véritable continuité dans le cinéma du réalisateur.

Une virtuosité sans faille qui semble n’avoir aucune limite tant les effets de surprise dominent chacune de ses œuvres, que ce soit au niveau de la tension (« De battre mon cœur s’est arrêté ») qu’au niveau de la violence (« Un prophète »), Audiard domine son sujet et livre film après film des œuvres empreintes de singularité. Un film qui, ne laissera donc personne de marbre, la maîtrise est totale et l’interprétation est jouissive de réalisme. Un film qui ne déçoit pas et qui tient la dragée haute aux autres longs-métrages du réalisateur.


Note : 8/10

De Rouille et d’Os

Un film de Jacques Audiard avec Marion Cotillard, Matthias Schoenaerts, Armand Verdure…
Drame –Français-Belge – 1h55 – Sorti le 17 mai 2012


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