TAKE SHELTER

« Take Shelter », le film intimiste du cinéma indépendant américain sur la fin du monde est sorti en début d’année pour le plus grand plaisir des amateurs de cinéma. Loin des blockbusters survitaminés tels que « 2012 », « Le Jour d’Après » ou encore « Prédictions », Jeff Nichols nous plonge dans un univers alliant paysage apocalyptique et folie paranoïaque où règne une ambiance à nulle autre pareil.


Synopsis : Curtis LaForche mène une vie paisible avec sa femme et sa fille quand il devient sujet à de violents cauchemars. La menace d’une tornade l’obsède. Des visions apocalyptiques envahissent peu à peu son esprit. Son comportement inexplicable fragilise son couple et provoque l’incompréhension de ses proches. Rien ne peut en effet vaincre la terreur qui l’habite…


Jeff Nichols, après avoir réalisé « Shotgun Stories » en 2008 décide de surfer sur la nouvelle vague des films ayant pour thème la fin du monde. Après le très singulier « Melancholia » de Lars Von Trier, c’est au tour de ce jeune réalisateur de livrer son regard sur un thème d’actualité qui ne laisse décidément pas le cinéma indifférent. L’ambiance sombre et apocalyptique est posée dès les premières minutes du film. Dès lors, on remarque que le metteur en scène s’éloigne très rapidement des clichés en appuyant son intrigue non pas sur des phases d’actions, mais en attaquant le problème de manière psychologique. Le film aborde avant tout la psychose d’un héros en proie aux doutes, un personnage hanté par des cauchemars qu’il n’arrive plus à dissocier de la réalité. On assiste alors à un drame insolite mêlant chronique familiale et délire paranoïaque, un film où la frontière entre le rationnel et l’irrationnel n’existe quasiment plus.

Jeff Nichols réussit à alterner moments d’accalmie et passages de tension intenses jusqu’à la fin où un voile de suspicion reste cependant en suspens. « Take Shelter » se place dans une logique contemporaine en soulignant de manière originale des problèmes d’aujourd’hui, par exemple l’angoisse de l’avenir, les problèmes écologiques ou encore les dérives humaines. Ce véritable film catastrophe ancré dans son temps se construit de manière logique et déroule une intrigue basée sur un monde en complète perdition.

Le véritable succès de ce film réside principalement dans la performance de Michael Shannon dans le rôle du père de famille en proie à des visions apocalyptiques qui vont changer sa vie. Il incarne une humanité fragile et tourmentée par la folie qui l’habite. Entre son rôle de père de famille mentalement dérangé et le prophète aux visions de fin du monde, le réalisateur réussit le tour de force de tisser un voile qui ne se dévoilera jamais laissant le choix aux spectateurs de croire ce qu’ils veulent croire.

L’acteur livre ici une performance hors norme. Tiraillé par un mal qui le ronge de l’intérieur et son envie de protéger ce qui compte le plus à ses yeux, sa famille, le comédien nous propose de multiples facettes de son jeu d’acteur. À la fois fascinant, attachant et inquiétant, le personnage de Curtis LaForge est et restera une énigme. Se situant entre le personnage du père de famille de « Tree of Life » de Terrence Malick et celui du marshal Teddy Daniels dans « Shutter Island » de Scorcese, Jeff Nichols offre un rôle en or à Michael Shannon.

Son combat, mettre sa famille à l’abri de ces visions prémonitoires l’amènera à la ruine de celle-ci. Le tour de force de l’acteur réside dans le fait qu’il réussit tout au long du film à rendre ses émotions palpables grâce à un visage abimé par le manque de sommeil et marqué par une douleur psychologique incessante.

Un visage marqué par la terreur. Michael Shannon immense dans le rôle de Curtis LaForge

Rappelant tantôt Terrence Malick et son « Tree of Life », tantôt « La Dernière Vague » de Peter Weir, Jeff Nichols apporte une mise en scène digne des plus grands à son second long-métrage. En plaçant l’idée de fin du monde au second plan pour s’attarder de manière plus étendue sur la psychologie de son héros, le réalisateur fait le choix audacieux de l’ambiguïté. Avec « Take Shelter », le metteur en scène ose une réflexion humaine et cohérente sur une société en pleine mutation qui connait une crise sans précédent. En ciblant l’intrigue sur les émotions du héros, Jeff Nichols choisit d’ancrer le spectateur dans un rôle de passager inapte à soulager un homme tourmenté par des rêves inextricables. Son seul espoir, trouver refuge dans son abris antiatomique, un lieu qui lui fait se sentir protéger de tout, un endroit où la paranoïa et la schizophrénie n’ont plus lieu d’être.

Le réalisateur accorde une pleine confiance à son acteur principal, Michael Shannon qui se révèle être le prophète de cette fable apocalyptique. Une tempête sous un crâne comme aurait pu dire Victor Hugo pour caractériser cette œuvre psychologiquement déroutante. Le réalisateur se fixe comme objectif de nourrir le plus de doutes autour de la perception du héros, mais aussi celle du spectateur à travers lui. Le résultat est équivoque, on entre sans le vouloir dans une spirale paranoïaque qui se conclura inévitablement par une fin réelle ou psychologique du monde pour Curtis LaForche.

Une vision apocalyptique qui sèmera le doute jusqu'à la fin

Qui aurait pu croire que le mythe de fin du monde aurait déchainé autant de passion. En ce début d’année 2012, les réalisateurs tentent un à un de livrer leur regard sur un monde semble courir à sa perte. Après Roland Emmerich et Lars Von Trier, c’est au tour de Jeff Nichols de présenter la sienne. À mi-chemin entre le cinéma de Terrence Malick et celui de William Friedkin, le réalisateur nous offre une plongée dans un esprit tourmenté, celui de Curtis LaForge un homme tourmenté par des visions apocalyptiques qui le hantent nuit et jour.

Un film ancré dans un quotidien réaliste qui perturbe tant il mêle le naturel et le surnaturel avec brio. On ressort de la salle hanté et troublé par un film qui ne peut vous laisser indifférent. Un des grands films de ce début d’année 2012 qui sans l’ombre d’une hésitation marque la montée en puissance du cinéma indépendant américain.


Note : 8,5/10

Take Shelter

Un film de Jeff Nichols avec Michael Shannon, Jessica Chastain et Tova Stewart…
Drame – USA – 2h00 – Sorti le 4 janvier 2012
Grand prix du Festival du Cinéma Américain de Deauville 2011


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